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 Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)

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Julia Fairmont

MessageSujet: Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)  Ven 27 Avr - 16:02



Jeudi 27 mai 2010 19h17


La porte de nos souvenirs s'ouvre parfois sur une infinité de mémoires plus ou moins claires. Nous pouvons remonter le passé comme s'il ne s'agissait que d'une horloge, le remonter aussi loin que possible et observer ce que notre esprit décide de nous offrir. Plusieurs émotions nous accrochent alors : la joie des instants qui ne seront plus, le remords et les regrets qui ne serviront que notre culpabilité ou encore le chagrin. Ensuite nous retournons à notre quotidien car, après tout, le passé restera derrière nous et il ne tient qu'à notre volonté pour vivre l'instant présent tout en anticipant l'avenir.
La porte se referme alors.
Mais n'avez-vous jamais eu l'impression qu'elle reste parfois entrouverte créant une passerelle entre maintenant et autrefois ? Les mémoires semblent fracturées ça et là et le livre de notre histoire un pitoyable brouillon à jamais inachevé, un brouillon fait de ratures à l'encre pourpre et de notes dans la marge à leur tour raillées.
Oui, notre existence est marquée de tâches rouges plus ou moins agressives que nous n'arrivons pas à effacer. Parfois elles restent petites et les joies quotidiennes ensevelissent nos démons, mais elles peuvent aussi s'étaler. Bientôt la marge n'est plus assez grande pour les contenir et elles gagnent le texte soigné qui disparaît alors.
Une porte qui ne sera jamais close, un pont entre les âges de la vie tanguant sous le flot de nos terreurs et de nos névroses, le livre de notre vie déchiré, jeté dans une poubelle pour devenir la propriété de celui qui viendra se servir. Il pourra en jouir pour servir son égo ou bien alors choisir de nous tendre la main.




« … o to sleep little baby.
When you wake
You shall have
All the pretty little horses »


-« Julia peux-tu m'expliquer ce que tu trafiques ? », interrogea Roy Fairmont en arrachant un minuscule bout de tissu des mains de son épouse qui fredonnait devant sa machine à coudre éteinte.
Elle haussa les épaules sans le regarder, sorti un autre morceau de toile de la boîte à couture pour le considérer avec affection.

-« Black and bays
Dapples and grey
All the pretty little horses ... »


Le médecin glissa nerveusement une main dans ses cheveux avant d'aller au devant de son aîné qui installait le couvert sur la table du salon.

-« Merci Andrew »

-« De rien... Je voulais faire des hamburgers mais Maman a fichu un carré d'agneau au four. Au fait je me demandais, à qui est ce chien qui aboie au fond de notre jardin toutes les nuits à exactement la même heure ? »

Roy fronça les sourcils, il ne se souvenait pas avoir été réveillé la nuit. Il versa de l'eau minérale dans une carafe qu'il posa au centre de la table.

-« J'en sais rien. Je n'ai jamais rien entendu. Tu me diras les rares nuits que je passe ici je dors à poings fermés. Je crois qu'une bombe pourrait exploser sur le perron que je bougerai pas ».

L'adolescent esquissa un sourire. Son père travaillait très dur mais restait malgré tout agréable et joyeux. Cette nouvelle vie, de prime abord effrayante car inconnue, ressemblait à l'ancienne et les contentait tout les trois. Seule sa mère affichait une mine étrange, presque absente, sauf lorsqu'on lui adressait la parole et encore. Souvent ils lui parlaient mais rien ne se passait.

-« Et bien moi je l'entends, il aboie très fort, il doit être assez gros et toujours à la même heure, à la minute prêt je te jure. C'est trop chelou... alors tu vois ça me réveille et puis je... je sais pas j'ai plein d'énergie, je lis un peu et je me rendors... Et la nuit d'après ça recommence. Je racontais ça à Danielle il y a deux jours, ça la faisait flipper »

-« En parlant de ta sœur elle n'est pas encore rentrée ? »

-« Non. Mais visiblement c'est pas un drame Maman a même pas cogité qu'elle n'était pas là, tu vois le trip... »

-« Quoi ?! »
. Roy retourna près de Julia qui tortillait le morceau de tissu sans rien dire, les yeux posés sur la machine à coudre. « T'es au courant que Danielle n'est pas rentrée ? »

-« Non... non je l'ignorais », répliqua-t-elle d'une voix douce. « Mais... Où peut-elle être ? »

Andrew se laissa tomber sur la chaise avant de mordre dans un morceau de pain.

-« Elle est chez Judith, sa nouvelle copine. C'est un peu plus bas toujours dans Colonial Street, elle devrait être là dans une minute »

La porte s'ouvrit et l'adolescente s'avança vers la table.

« Bonsoir tout le monde. Vous devinerez jamais Judith m'a choisie pour entrer dans son groupe. On va chanter des tubes de pop c'est super ! »

D'un geste, Julia se dressa et marcha sur sa fille qu'elle attrapa vivement par le bras pour la lever et la mettre face à elle:

« Avise toi de ne plus rentrer directement ici après les cours et ton groupe de pop ne restera qu'un rêve, un rêve complètement stupide ! ». Le visage tendu d'une colère noire, la voix sèche et menaçante ses yeux percèrent Danielle de leur violence.

-« Maman tu me fais mal »

-« Ah oui je te fais mal. Tu sais ce que tu mérites à rentrer à bientôt huit heures sans nous avoir consulté ? »


Sa poigne se referma encore plus sèchement sur le bras de l'adolescente visiblement déstabilisée par la fureur de sa mère qui voulu la gifler. Les yeux d'Andrew s'écarquillèrent et Roy rattrapa le poignet de sa femme avec fermeté pour l'empêcher de frapper.

« LACHE MOI », hurla-t-elle en se retournant face à lui tirant sur son poignet douloureux à cause des menottes qui les rendaient prisonniers lors de son supplice de la semaine dernière. « Tu me fais mal ! ». Il lui saisit l'autre bras pour l'immobiliser. Elle se débattit comme une furie, les forces galvanisées par la terreur que lui inspiraient désormais ce genre de rapport de force.

« Non mais tu deviens dingue ?! », tonna Roy en la secouant. « Est-ce que tu te rends compte que tu t'apprêtait à tabasser Danielle pour une connerie ?! RESSAISIT TOI BORDEL !!! »

Le corps parcouru de puissants tremblements, Julia tomba à genoux les poignets toujours prisonniers des doigts de son époux et se mit à sangloter peinant à trouver son souffle.

« C'est quoi ces marques ?! », grogna Roy en remontant les manches du pull en cachemire. Devant son silence il reprit plus fort sans pour autant soupçonner le pire. Il la savait pleines de troubles obsessionnels compulsifs et se matraquer les poignets pouvait faire partie de ses processus d'auto-destruction à l'égal de l'abus d'alcool. « REPOND MOI JULIA !!! »

Étouffée par ses pleurs elle ne pouvait parler de façon cohérente. Elle ne pouvait lui parler de cet acte de déshonneur, de cette souillure. Il ne la considérerait plus jamais comme avant. La pitié... il aurait de la pitié pour elle. Il voudrait l'examiner sous tout les angles pour établir un diagnostic pointu de son humiliation, un diagnostic mathématique comme ceux qu'il élabore tout les jours dans son cabinet ou à Kennewick.

-« Je... je.... je... Je suis tombée... »

Danielle avait rejoint son frère de l'autre côté de la table. Elle ne pouvait retenir ses larmes et serrait la main de l'aîné de toutes ses forces. Elle ne reconnaissait plus sa famille. Depuis qu'ils habitaient Ghost Island, ses parents avaient changé. Son père passait son existence au travail et croulait de fatigue le reste du temps quant à sa mère... Excédé par le surmenage, Roy s'emportait facilement mais ce soir là il l'avait bien aidé en empêchant Julia de la frapper pour une raison absurde.
D'abord détaché, Andrew restait perplexe devant les hématomes de sa mère. Il se souvenait de jeudi dernier lorsqu'elle rentrait de sa sortie en ville. Non elle n'avait pas regardé « les Experts » à la télévision... Elle parlait toute seule à ses amies de Chicago et sous la douche elle avait pleuré et rit en même temps en disant des choses vraiment louches. Ça datait de ce soir là son changement brutal de rapport aux autres. Qu'avait-il pu se passer ? Des bleus aux poignets... La douche qui dure presque 75 minutes... Les mots qu'elle employa... Les sanglots... Non... Ça ne pouvait pas être ça se serait trop moche ! Pas sa mère ! …
Il serra les mâchoires et tenta de se concentrer intimement sur l'odeur du carré d'agneau qui devait être à point.

« Maman... »

Roy ne l'entendit pas. Farouchement agacé par le mensonge idiot de son épouse il la tira violemment pour la remettre debout, lui saisir les épaules et la secouer.

-« Tu vas arrêter de me prendre pour un imbécile, Julia. T'es tombée ?! Ouais c'est ça et moi je suis coiffeur visagiste ! C'est quoi ces PUTAINS DE BLEUS ???!!!! »

Elle ne parvenait pas à parler, ne pouvait empêcher les larmes de rouler traçant des sillons sur le fond de teint qui masquait les traces de coups. Elle devait absolument détourner l'attention de son mari mais ne pouvait se concentrer sur autre chose que sa peur et la douleur de son corps s'éveillant brutalement. Enfouie depuis presque une semaine, tout comme les images et les émotions de cette nuit tragique, elle se mit à lui cisailler les membres, le dos et le crâne. Tétanisée de tremblements d'une force qui faisait bouger la prise de Roy, elle cherchait son souffle sans le trouver, le thorax comprimé par les pulsations déchaînées de son cœur.
Le médecin raffermi sa position, bien conscient que son épouse éprouvait sa plus impressionnante crise d'hystérie. Désarmé par une réaction aussi démesurée, il ne parvenait à saisir la raison qui, ce soir, conduisait sa famille au bord de l'abîme. Il aurait voulu que tout soit différent à Ghost Island, que Julia soit moins dépressive et encline à abuser du vin blanc et que ses enfants s'épanouissent.
Il n'osait pas les regarder, les devinant le dos plaqué au vaisselier, les yeux dévorés d'incompréhension et de chagrin.
Oui, les choses avaient changé mais pas vraiment dans le sens qu'il espérait. Pourquoi ne parlait-elle pas ? Pourquoi il ne pouvait-il s'empêcher de hurler, de la secouer de plus en plus fort ? Pour comprendre les raisons de ces bleus ou bien la conduire à une prise de conscience électrochoc pour qu'elle modifie ses schémas de pensée destructeurs qui finiraient par faire voler l'ensemble du foyer en éclats ?
C'était peut-être ça. La créature terrorisée qu'il maintenait par les bras dressait un mur d'incompréhension mais en était-elle consciente, visiblement engluée dans un désespoir dont il n'avait jamais soupçonner la force.

« Respire calmement », reprit-il d'un ton directif et sec. « Répond à ma question. Explique moi comment tu t'es fait ça ».

Rien à faire, ses sanglots continuaient de bloquer son souffle et bien sur elle ne lui livrait rien. Elle chancela sous l'effet d'un vertige et il la retint vivement.

« Andrew amène moi ma mallette, je vais lui faire une piqure d'anxiolytiques »

-« C'est quoi le problème là ? »
demanda-t-il en lui tendant l'attaché-case.

-« Ouvre là, je te prie. Quant à toi, pose toi là »

Une fois dans le canapé Chesterfield, Julia retrouva légèrement ses esprits et chercha à se dérober. Mais c'était sans compter sur les réflexes éprouvés de Roy qui l'enfourcha pour lui bloquer les jambes et utilisa son bras pour lui bloquer la tête contre le dossier.
Elle lui martelait la poitrine de toutes ses forces pour le faire reculer en hurlant et en pleurant.

-« LAISSE MOI TRANQUILLE !!! NE ME TOUCHE PAS !!! VA-T-EN !!! NE ME TOUCHE PAS !!!»

A petits pas, Danielle s'était rapprochée et observait la scène les bras croisés fébrilement contre sa poitrine. Elle voyait son frère trembler en enfilant le cathéter de la seringue qu'il tendit à Roy avec une petite fiole. Lui, avait le geste sur. Il captura les bras de Julia d'une main tout en lui gardant la tête coincée, saisi la seringue et la rempli de moitié d'un liquide transparent qu'il injecta en un instant.

-« Merci mon grand. Avec ça elle devrait se détendre au moins une heure »

Brutalement, elle cessa de se débattre. Le lustre du salon tournoya devant ses yeux, le plafond et le visage de Roy penché sur le sien. Sa main lui caressait le front puis les cheveux avec douceur lorsque ses paupières se fermèrent. « Repose toi Julia. Tu es en sécurité, tu n'as pas à t'inquiéter ».

Il se mit debout et referma sa mallette, ses mâchoires contractées trahissant son malaise.

« Danielle, va sortir le carré du four. Nous allons passer à table »

-« Mais... mais Papa... »

L'adolescente ne pouvait contenir son émotion, visiblement choquée, infiniment peinée. Andrew se leva et se dirigea vers la cuisine pour sortir le plat et découper chacune des côtes.

-« Oui ma chérie ? »

-« S'il te plait Papa, ne fais pas comme si tout allait bien. Pas toi... Je... »

-« Allez Danielle il faut te ressaisir. Je comprends très bien que ce que ta mère et moi venons de vous imposer peut être déstabilisant mais je... Enfin tu sais très bien que Julia possède une personnalité compliquée. Je dois avouer que depuis que nous sommes ici nous sommes tous un peu nerveux, mais ça va s'arranger. Le temps de nous habituer. Ça ne fait pas encore un mois, c'est dur pour tout le monde. Allez viens t'asseoir, tu vas nous parler de ce groupe de musique »


Il voulu glisser une main dans son dos mais elle se déroba en le fixant avec colère:

-« Ça n'as plus aucune espèce d'importance »

-« Mais si c'est important. Nous avons tous besoin de trouver des repères »


Andrew posa le plat sur la table, piqua chacun des morceaux de viande avec le couteau de gestes agacés et les mit dans les trois assiettes.

« C'est toujours difficile de plaquer tout un pan de notre vie, de nos habitudes pour recommencer autre part »

-« Ouais c'est particulièrement chiant »
, grinça Andrew en ne faisant qu'une bouchée de sa part de viande. « Mais tu vois c'est pas vraiment ça qui m'ennuie à l'instant présent tu vois ? »

Attentif, Roy posa son menton entre ses doigts:

-« De quoi s'agit-il ? »

-« Tu te fous de moi ?! ».
Il mordit rageusement dans un bout de pain avant de prendre la dernière cote d'agneau dans le plat en inox. « Nan mais pour toi tout est normal ?! »

Le médecin fronça les sourcils avant de retourner à son assiette et poursuivre:

-« Normal je ne dirai pas mais nous sommes dans une période de transition et ... »

-« Transition de mes deux ! Tu cogites queue-dale ma parole ! T'as bien vu les marques que Maman a aux bras ? Tu n'imagines quand même pas qu'elle s'est faite ça toute seule ! Et puis... Et puis je sais pas elle est différente, tu l'as dit toi même. Elle a peur de toi non pas parce que tu as du tempérament, que parce que c'est toi qui ramène la thune mais... Mais parce que t'es un homme. Un homme tu entends ! Et tu sais ce que ça veut dire ?! »


Danielle avait arrêté de manger et observait son frère avec curiosité:

-« Mais de quoi tu veux parler ? »

-« Andrew arrête de raconter n'importe quoi. Je comprends que ce que tu as vu t'as choqué mais de là à imaginer de pareilles sornettes il y a un monde. Ta mère a juste besoin d'un suivi psychiatrique, c'est pas nouveau. Je me renseignerai à Kennewick pour ... »

-« Nan mais tu piges toujours rien ou tu le fais exprès ?! Mais c'est évident, ça devrait te crever les yeux à toi qui est toubib! En plus tu la connais c'est quand même ta femme depuis plus de vingt ans ! T'es qu'un gros nul ! »


Il se leva de table en emportant son verre qu'il rempli de coca tiré du réfrigérateur et s'apprêta à monter les escaliers.

-« Andrew je te défends de sortir de table tant que tu ne m'auras pas clairement expliqué tes propos »

-« Va te faire voir »


Danielle observa son aîné disparaître à l'étage. Elle regrettait amèrement ne pas avoir diner chez Judith. Son père ne mangeait plus, le front dans sa main visiblement très contrarié. Elle ne saisissait pas vraiment de quoi voulait parler son frère, à l'entendre elle le soupçonnait presque de prétendre que leur mère avait été violentée. Quelle idée stupide!

« Papa tu reprendras du carré d'agneau. Il ne reste que des bouts mais c'est quand même bon »

-« Non merci. Réserve le au frais. Quand ta mère se réveillera elle sera peut être disposée à manger »
.

La montée en tension avec son fils le déstabilisait profondément tout comme ses paroles. Il prit conscience que son absence le coupait cognitivement de sa propre épouse. Elle lui apparaissait presque comme une inconnue parfois, une inconnue docile qui fait en sorte de rendre leur quotidien parfait avec une apparence parfaite alors qu'à l'intérieur d'elle même ce n'est qu'un champ dévasté.

La jeune fille s'exécuta et apporta des laitages en pots avant de se rasseoir.

-« Maman va dormir longtemps ? »

-« Non. Je ne lui pas envoyé un truc trop fort, juste une dose pour l'assommer et qu'elle arrête sa crise. Ça peut être dangereux »

-« Okay... Et on va faire quoi ? »

-« Toi tu vas aller dormir, je débarrasserai la table et je dois surveiller sa tension avant qu'elle ne se réveille »

-« Bon, excuse moi d'être cash mais tu penses quoi de ce qu'Andrew a dit. Tu crois qu'elle a... enfin que... qu'elle a été abusée ? »


Un léger sourire glissa sur les lèvres du médecin, un sourire qui se voulait serein mais qui apparaissait plutôt crispé:

-« Non du tout. Elle nous en aurait parlé et puis... nous habitons une toute petite ville bien tranquille, notre quartier est un lotissement bien tranquille et je... »

Non Ghost Island regorgeait de criminels. Ce qu'il voyait aux urgences de Kennewick et parfois dans son cabinet lui avait rapidement fait comprendre que cet endroit détruisait ses habitants. Pas l'ensemble d'entre eux fort heureusement autrement la ville resterait déserte et le cimetière trop petit. Mais une force agissait, galvanisée par la terreur de tout ceux qui y résident depuis toujours avec leurs légendes à dormir debout.

Danielle arqua un sourcil en attendant la suite des propos de son père qui enchaîna:

« La police locale veille justement à ce que ce genre de délit ne se produise pas. Tu peux dormir en paix. Personne d'autre que moi n'a touché à ta mère, tu peux dormir tranquille »

-« D'accord. C'est cool »


Elle prit le yaourt et posa une bise sur la joue de son père: « Bonne nuit ». Ensuite elle s'approcha de Julia endormie: « Je t'aime Maman ».

En passant devant son père elle se gratta nerveusement le haut du crâne : « Elle a un sacré shoot sur la pommette là où le maquillage a disparu... Enfin c'est juste pour info... ». Elle s'en alla dans l'escalier sans rien ajouter.

Un shoot... Roy se frotta le front pour apaiser mentalement la migraine qui lui vrillait le crâne. Il se leva, saisit chaque assiette pour les empiler et les disposer dans le lave-vaisselle puis enleva les verres, les couverts et la carafe. Ces gestes qu'il n'exécutait que très rarement lui semblaient affreusement mécaniques. Il ne s'agissait pas de penser, de réfléchir à aucun moment. Non, il suffisait d'obéir à une logique qu'un petit robot guère sophistiqué pourrait accomplir sans jamais faire un faux pas. Son doigt glissa sur le plan de travail en marbre aussi lisse que la surface d'un lac. Il ouvrit les tiroirs, un a un. Les ustensiles rangés dans de petits compartiments sur mesure et dans les placards des espaces réservés, délimités semblaient le dévisager avec un regard fou.
A l'autre bout de la large pièce, l'horloge posée sur la cheminée imposait son rythme dans tout l'espace, métronome de leurs habitudes, de ce quotidien aseptisé de discipline, de rigueur d'une vulgarité innommable.
Il s'avança vers le salon et passa le doigt sur le haut de la cheminée, lisse lui aussi. Le grand miroir lui renvoyait le reflet de son visage aux traits tirés. Le grand miroir et sa limpidité digne des cristaux les plus purs lui donnait la nausée par sa propreté. Il voulu le briser pour se sentir réellement respirer et se détourna. Sur le Chesterfield, Julia dormait toujours les yeux fermés sur un monde qui ne lui appartenait pas, un monde qu'il avait laissé partir, délibérément. Il posa un genou à terre et sorti le tensiomètre de sa mallette.

8,60. Rien de trop alarmant, les anxiolytiques faisait souvent baisser la pression artérielle. Il considéra les poignets marqués avec attention : des hématomes et des égratignures comme s'ils avaient été liés par un objet métallique et qu'une certaine traction avait été exercée. Des menottes ?... Quelle drôle d'idée... Un mélange de curiosité et d'inquiétude l'empêchait d'en rester là. Il releva les manches plus haut mais ne remarqua rien. Son visage... Danielle parlait d'un shoot... Il s'aperçut à quel point Julia soignait son maquillage, figeait ses traits pour dissimuler la moindre imperfection, il s'y méprenait toujours et ne cherchait pas plus loin. Mais ce soir il tira une compresse et du sérum physiologique de son nécessaire de médecine pour enlever le fond de teint. Sur les tempes, les pommettes et la mâchoire il remarqua d'importants hématomes. Il lui leva le menton, abaissa le col du pull de cachemire et ne put réprimer un frisson. Les marques d'une poigne d'acier traversaient sa gorge, témoins d'un acte d'une violence inouïe. Ses doigts se crispèrent sur la laine, ses yeux se remplirent de rage sans qu'il ne sache à qui elle s'adressait entre l'agresseur de sa femme ou lui-même, lui qui avait été incapable de voir quoi que ce soit et qui n'hésita pas à la molester pour tenter de lui soutirer une réponse.

Combien de temps resta-t-il prostré au pieds du canapé de cuir sans faire un mouvement, le regard consumé de colère puis de culpabilité ? L'horloge se mit à sonner vingt-deux heures, il saisit machinalement le tensiomètre. Si la pression diastolique remontait légèrement ce n'était pas le cas de la systolique. Il ignorait si elle avait d'autres lésions ce qui l'empêchait d'établir un diagnostic précis qui pourrait concrètement lui venir en aide. « Julia pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Et pourquoi je n'ai pas su t'écouter ? » Elle crispa les paupières et les ouvrit.

« Tout va bien ma chérie. Tu es à la maison, il ne... »

Roy ne trouvait pas ses mots, sa gorge nouée d'émotion l'empêchait de parler. Comment pourrait-il à nouveau la regarder dans les yeux et jouer le bon époux garant d'une autre sécurité que celle des finances familiales ?

« Il ne t'arrivera rien »

Étrangement sereine, Julia l'observait, ses prunelles saphirs incrustées dans celles de l'homme. Le calmant apaisait son esprit qui parvenait ponctuellement à se détacher de la souffrance. Il lui sembla que, sans elle, plus rien ne suscitait sa réflexion. Sa pensée se noyait dans le néant et ne produisait aucune émotion, aucun mot ne lui venait. Le silence prenait à chaque seconde son ascendant sur sa personnalité fracturée en mille morceaux.
Devant son mutisme, Roy sembla retrouver une certaine consistance:

« Tu t'es agacée après Danielle, tu te sentais très mal j'ai du t'injecter une faible dose de calmants. C'est un symptôme un peu fort. Tu devrais penser à consulter. Je... »

Que lui arrivait-il ? Était-ce un discours à tenir en pareil circonstances ? Il voulait tant l'aider, lui afficher son soutien, sa compassion et bien sur son amour. Mais de sa bouche ne sortait que des propos objectifs, blessants par leur détachement, mais il ne pouvait pas s'en empêcher:

« Ta tension est anormalement basse, il faudrait que je m'assure que... Tu es tombée c'est bien ça ? Où ? »

Elle baissa les yeux, considéra ses poignets à découverts avant de baisser le pull d'un geste fébrile. Dans le désert de son esprit, un sentiment apparaissait, la peur que Roy déduise ce qui s'était passé et ne la considère plus jamais comme avant. Non elle ne le supporterait pas. Ses questions la liquéfiait sur place, elle se redressa pour s'asseoir en s'appliquant à fuir son regard.
Mais il s'agenouilla face à elle, lui saisit le menton pour le redresser. Elle se déroba.

« Écoute, je veux simplement m'assurer que tu ne t'es pas blessée. Une chute quelle qu'elle soit peut engendrer des commotions qui peuvent être dangereuses sans une prise en charge médicale. Ta crise de tout à l'heure n'avait rien de normal. Explique moi Julia »

-« Les escaliers ».
Elle se raidi et se cala au fond du canapé en remontant ses genoux sous son menton. « Je... je descendais la panière à linge, j'ai manqué une marche et voilà. Rien qui ne mérite ton attention, Roy »

-« Je crois bien au contraire que ce qui t'es arrivé est totalement digne de mon intérêt sauf ton respect ? »

-« Mon respect ? »,
fit-elle indignée. « Mais je... enfin tu... »

Elle se leva, sorti un chiffon du placard et commença à épousseter vivement la table du salon.

-« Je crois que tu ne réponds pas à ce que je te demande ». Il s'approcha d'elle et lui tira des mains le torchon sans geste brusque.

-« Non. Je suis sincèrement navrée, mais je ne comprends pas »

-« Dis plutôt que tu ne veux pas comprendre. Si quelqu'un t'as fait du mal tu dois m'en parler. Nous sommes une famille »

-« Crois-tu vraiment pouvoir éprouver notre escalier d'une correction sous prétexte que je suis tombée par sa faute ? »,
s'enquit-elle avec un sourire gracieux.

L'homme baissa les yeux, reposa le chiffon sur le bois laqué de la table du salon en serrant les dents.

« Oh mon chéri, j'ignorai que cette simple chute pouvait autant t'affecter. Je... Je ne suis pas assez prudente et puis je n'ai jamais été très athlétique ».

Elle lui riait presque au nez avec son éternelle candeur sophistiquée mais il n'avait pas dit son dernier mot. Le manipulait-elle, une fois de plus ? Il ne savait rien de ce qui lui était arrivé, peut être réprimait-elle cet événement ? Ou bien par humiliation elle choisissait de ne rien lui dire, de conserver toutes les apparences. Son expérience professionnelle dans les traumatismes lui révélait que ce genre de refoulement, associé à une pathologie psychique, ressemblait à une bombe à retardement généralement fatale.

-« Bien, alors si je te suis bien c'est l'escalier qui a cerné des poignets d'hématomes, qui t'a cogné le visage et à moitié étranglé ? »

Elle voulu rétorquer mais aucun son ne sorti de sa bouche. Elle reprit son souffle pour faire une nouvelle tentative sans succès.

-« Rend moi ça »

Elle lui arracha le torchon des mains et astiqua maintenant le plan central de la cuisine. Elle ne se mettrait pas à pleurer, non. Concentrée sur le marbre lisse comme si sa survie en dépendait, elle n'accordait pas un regard à son époux qui, au regard de sa réaction, saisissait globalement d'où provenait le malaise de Julia.

« Je vais cuisiner des muffins... Pleins de muffins à tout les parfums... Ils sont excellents pas vrai ? C'est ce que les gens disent... Toujours... Toujours... »

Il alla à sa rencontre, posa sa main sur la sienne pour qu'elle arrête de frotter le meuble comme une furie.

-« Arrête Julia, tu ne vas pas faire la cuisine maintenant. Je crois que nous... »

-« Mais bien évidemment que je dois cuisiner. Je ne t'en ai pas parlé parce que l'espace d'un instant j'ai oublié cette priorité. Cela ne t'ennuie pas que Danielle vaque le soir dans ces rues sordides ? Et Andrew, je suis sure qu'il lui arrive de faire le mur lorsque je dors profondément à cause de mes médicaments. Je vais me rendre au département du shérif, leur sommer de faire des rondes dans Colonial Street plusieurs fois dans la journée et la nuit, bien entendu ! »

-«Oh doucement ! Tu ne vas quand même pas aller les voir à cette heure. Tu peux très bien t'y rendre demain, il n'y a pas d'urgence »

-« Au contraire Roy, j'aurai du le faire depuis plusieurs jours »


Elle se détourna de lui et respira profondément. Elle était totalement convaincue de son bon droit, de son exigence de sécurité non pas pour elle, car elle demeurait dépossédée de toute dignité, mais pour les enfants et Roy. Porter plainte pour dénoncer son agression lui apparaissait comme une aberration pour deux raisons : d'une part avouer chacun des moments de cette soirée briserait son image au regard des autres et celui qu'elle s'accordait objectivement à elle même, d'autre part elle s'en voulait d'avoir cédé à ces assauts, d'avoir été aussi naïve et par conséquent elle ne méritait aucun égard ni de ses familles et encore moins des forces de l'ordre.

-« Oui, tu aurais peut-être du y aller plus tôt ». Il posa la main sur son épaule et tenta une approche. Elle se déroba sèchement et lui fit face.

-« Même toi tu l'avoues. Quelle idiote de ne pas avoir fait le nécessaire ! »

Elle sorti le batteur électrique du placard puis les œufs, la farine, le sucre roux, le lait et le beurre.

-« Non Julia je ne disais pas ça pour que tu te culpabilise inutilement. Mais permet moi d'être franc, je crois que tu devrais livrer autre chose à la police »

Elle le dévisagea avant de se composer un air plus avenant:

-« Oh Roy, je finirai presque par croire que tu me soupçonne de l'un des crimes répugnants de la ville »

-« Arrête de dire n'importe quoi. Je vais me coucher. Bonne nuit ».


Elle le regarda grimper les escaliers puis posa les yeux sur les ingrédients alignés scrupuleusement et sur ses mains qui se remettaient à se convulsionner de tremblements. Une bouteille de Bourgogne serait la bienvenue mais elle ne pouvait se rendre à la police en sentant l'alcool. Le belle rousse prit une profonde inspiration et se mit à l'ouvrage.

Gestes secs, précis et agressifs. Elle reportait de toute évidence sa rage sur sa cuisine qui, une fois les muffins prêts, étincelait à nouveau de mille feux.

Une fois les petits gâteaux disposés avec harmonie dans le panier, elle s'occupa de son maquillage. Son reflet dans le miroir l'horrifia, plus de fond de teint. Sa mine apparaissait des plus lamentable, diaphane, marquée de lourdes cernes sans parlé des hématomes. Roy avait clairement soupçonné quelque chose, quelles ingéniosités devrait-elle encore inventer ?
Elle se pomponna avec soin pour afficher un teint de porcelaine et un regard étincelant.

Une fois dans la Lexus, elle activa la fermeture des portes, le souffle court, visiblement terrifiée de se retrouver à nouveau dans la rue de nuit. Elle fonça au département sans prendre vraiment garde à la limitation de vitesse. Dans l'obscurité criminelle de Ghost Island, cet endroit lui semblait un havre de sécurité. Personne ne pourrait lui porter atteinte, non. Ces fonctionnaires écouteraient sa requête et complimenteraient ses pâtisseries.
Elle coupa le moteur et tenta de respirer plus lentement. Le volant du véhicule dansait devant ses yeux et ses oreilles bourdonnaient. Elle ne cessait d'éprouver des vertiges depuis son agression mais ne s'en formulait guère. Concrètement ça lui était égal, tout ce qui pouvait la concerner personnellement ne la touchait plus du tout, un peu comme si elle ne possédait plus aucune existence propre.

Elle s'empara du panier de muffins et sorti. A pas rapides, elle rejoignit l'entrée et appuya sur le bouton de la serrure. Un claquement sonore retenti et elle se déverrouilla.
Des odeurs de café froid et de renfermé lui sautèrent au visage, elle s'avança vers le comptoir d'accueil d'où elle distinguait un dos imposant courbé vers le sol. Visiblement il cherchait quelque chose.

« Bonsoir », avança-t-elle en tachant d'apercevoir le visage de cet homme en uniforme avec un chapeau texan vissé sur le crâne. Il se releva d'un coup la faisant reculer d'un pas.

-« 'soir », fit-il d'un ton nasillard.

Quel individu grossier ! Il arborait fièrement l'étoile du shérif mais celle-ci se perdait dans sa carrure énorme chargée de graisse. Des Ray Ban sur le nez, un couvre-chef ridicule à son goût et guère de savoir-vivre... Julia se voyait mal lui indiquer vivement d'effectuer des rondes dans son quartier, il l'effrayait presque en plus de l'écœurer.
Les petits yeux porcins du fonctionnaire glissèrent rapidement sur le panier de pâtisseries avant qu'il ne la fixe à nouveau.

-« Je me présente, Julia Fairmont. Mon mari est le médecin de cette ville, nous sommes arrivés il y a bientôt un mois », expliqua-t-elle d'un ton courtois.

Une bourgeoise... La mine de Williams se chargea d'un drôle de sourire, il lui tendit sa main grassouillette et ôta son chapeau.

-« Enchantée Mrs. Fairmont. C'est un plaisir de vous recevoir ici d'autant plus que je vois que vous n'êtes pas venue seule ». D'un signe de la tête il désigna le panier garni.

-« Oui c'est pour vous et vos collègues. C'est moi qui les cuisine ». Elle déposa son ouvrage sur le comptoir et l'homme en prit deux d'un seul coup.

-« Ils sentent bigrement bon ! ». Il ne fit qu'une bouchée du premier. « Oh ! Aux cranberries ! Mes préférés ! Vous êtes un ange, chère Madame »

Les yeux légèrement écarquillées, Julia le regarda s'empiffrer. A croire que ce type mourrait constamment de faim pour faire preuve d'autant de gloutonnerie.

« Vous n'allez pas me faire croire que vous venez ici avec ces petites merveilles juste pour nous saluer, surtout à une heure pareille ! »

-« Non en fait j'aurai une faveur à vous demander. C'est... ça va surement vous paraître banal mais je... »


Face à la situation, elle peinait à trouver ses mots, dévorée par une angoisse insidieuse. Face à l'autorité qui possédait le pouvoir d'entendre le récit de son humiliation, un sentiment de rétractation à l'égard même de sa simple requête la gagnait.

-« Vous êtes toute pâle vous allez bien ? », demanda Humphrey en se léchant les doigts.

-« Oui... Oui tout va bien »

-« Alors cette faveur c'est quoi ? Nous sommes tout disposés à vous aider chère Madame mais si vous ne nous dites rien, on pourra pas deviner ».

-« C'est notre quartier, enfin notre rue... Je n'ose plus sortir le soir c'est très peureux, beaucoup de maisons sont fermées et... Je vous dit ça mais c'est surtout pour mes enfants et mon époux. Je sens... je sais que nous ne sommes pas en sécurité et ... »

-« Vous voudriez qu'on fasse plus de patrouilles par chez vous ».
Il reprit un muffins qu'il huma avec délectation avant de l'enfourner.

Julia se força à sourire en opinant et serrant un peu plus fort ses bras croisés sur sa poitrine.

-« Oui... s'il vous plait... »

Le shérif étouffa un rot et désigna du doigt une porte grise.

-« Allez donner votre adresse à mon adjoint, c'est lui qui fait les patrouilles. Mais sachez, Mrs. Fairmont, que que je veillerait personnellement à ce que les rondes soient régulières »

-« Merci infiniment »

-« Suivez moi »


La jolie rousse saisit le panier de gâteaux se doutant qu'autrement le shérif les dévorerait tous en moins de temps qu'il ne faut pour les installer dans le panier. Machinalement elle les arrangea. Le gros ouvrit la porte et lui passa devant:

« Sanderson, occupe toi de cette dame. Il faudra faire des rondes fréquentes par chez elle »

D'un geste vague de la main qui signifiait en langage Humphrey: « Juste le temps de la rassurer, on en a rien à branler mais pour le prestige de la police quoi »

« Je vous en prie Madame »

La porte se referma brusquement dans son dos. Elle frissonna, inspira profondément et leva les yeux sur le jeune homme en affichant un sourire poli.

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Dernière édition par Julia Fairmont le Sam 19 Mai - 7:14, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)  Mer 2 Mai - 13:19

    Jeudi 27 mai
    5 : 16

    – HAAAAAAAAAAAAYYYDDENNNN !!!!

    Le cri l'avait réveillé en sursaut. Était-ce un cauchemar ou l'appelait-on vraiment à l'aide ? Dans tous les cas, il y avait quelque chose de terrifiant dans le son de cette voix. Parce qu'elle avait l'air elle-même terrorisée, mais aussi car être sorti brusquement des caresses bienfaitrices du sommeil n'a rien d'un très bon présage en soi. Hayden regarda autour de lui. Étendu dans son lit, il avait même pris le temps d'enfiler un pyjama. Enfin... un vieux boxer et un T-shirt plutôt long. A l'avant on pouvait lire en caractère gras « GO ! Support the Team ! » tandis qu'à l'arrière on trouvait en très grosses lettres « Police's Team of Ghost Island » C'était le slogan de l'équipe de football du poste de police au temps où tout son personnel avait le temps pour se réunir chaque dimanche pour un match amical entre camarade, ou un pique-nique. L'attirail qu'il portait restait sans doute une preuve d'une réelle détermination de sa part de dormir un peu. Pour une fois. La sueur coulait abondamment de son corps tout tendu. Le cri l'avait mis en état d'alerte. Il se massa vigoureusement les bras et la nuque avant de s'étendre pour achever de se réveiller. Les poils sur ses avants-bras et ses cheveux étaient dressés comme augure d'une peur bien présente, ou d'un simple stress écrasant. Était-ce un rêve ou la réalité ? Qui l'avait appelé ?

    – Maman !

    Sans plus attendre, le jeune homme sauta hors du lit et se jeta sur la porte de sa chambre qu'il ouvrit sans crier garde. Il s'engouffra dans le couloir encore sombre de l'étage et fonça jusqu'aux quartiers de Mrs. Sanderson. La pauvre femme n'était plus que le fantôme d'elle-même. Il la découvrit assise dans son lit à le fixer avec son regard vide mais pénétrant. S'il n'avait pas eu autant de respect pour elle, Hayden aurait affirmé que ce regard avait quelque chose de bovin. C'était le cas. Lorsqu'il rendait visite à sa mère, il avait toujours l'impression d'être épié par une vache occupée à ruminer sa langue tout en le regardant sans comprendre. Aucune once d'intelligence, ni même de vie ne filtrer dans ces yeux-là. L'homme détestait devoir assister à ce spectacle, mais il s'y soumettait tous les matins sans exception pour lui souhaiter une bonne journée. Pour que, le nuage de conscience qui lui restait, peut être, derrière cette façade inexpressive sache qu'il l'aimait. Devant un tel spectacle, son érection matinale s'estompa aussitôt.

    – Bonjour Maman. Tu.. Tu m'as appelé ?

    Même alitée, elle restait belle à ses yeux. Mais inquiétante. La maladie et la souffrance n'est jamais agréable à voir chez un parent proche. La femme était immobile et le regardait avec cette incompréhension qui lui était habituelle. Pas de réponse. Rien. Ses lèvres n'essayèrent même pas de lui susurrer un simple mais pourtant important « Bonjour. » Pas même un sourire. En était-elle seulement capable ? Un filet de bave coulait le long de son menton. Hayden soupira. La statue de cire en face de lui ne pouvait avoir crié son nom, c'était impossible. Il aurait sans doute donné cher pour que cela se produise, mais il fallait se faire une raison. La réalité, aussi dure qu'elle pouvait l'être, restait la réalité. Il lui sourit alors et s'approcha pour essuyer avec le bas de son haut de pyjama le liquide importun. Il renifla un peu. Elle ne s'était ni chié ni pissé dessus. Un phénomène peu courant. Hayden la gratifia d'un nouveau sourire et se pencha pour déposer un baiser sur son front. Il en avait besoin. Peut être qu'elle aussi, quelque part dans le tumulte de sa folie, avait besoin de ce contact timide mais ponctuel qui représentait tout ce qui lui restait après la mort de son mari.

    – J'ai du rêver. Rendors-toi.

    Silence. Le jeune homme caressa brièvement la main de la malade et se recula un peu. Dehors, le soleil avait commencé à pointer un peu de sa putain de face jaunâtre. Il irait bientôt au boulot. Sa raison de vivre. Il semblait content de ce quotidien épuisant. Aussi dur soit-il, il lui permettait d'oublier un peu Mrs Sanderson étendue dans son lit, le regard dans le vague, jusqu'au prochain matin, à la prochaine piqûre de rappel. Aujourd'hui, il était fatigué. Cela ne changeait pas de d'habitude, mais pourtant c'était différent. Pour admettre qu'il manquait de sommeil, c'était qu'il l'était davantage que d'accoutumé.

    En quittant la chambre, Hayden se demanda si ce cri ne s'avérait vraiment n'être que le fruit de son imagination. Au fond de lui, il espérait tant que ce ne soit pas le cas. Mais il devait reconnaître que l'expression figée de sa mère semblait indiquer qu'elle ne savait plus rien. Ni parler, ni même se souvenir. Ni même l'aimer sans doute … C'était comme si la mémoire de sa mère s'était fracturée. Oui, une mauvaise fracture qui mettrait du temps à guérir, si ce n'est jamais. Une mémoire fracturée, c'était le diagnostic qu'il avait inventé face à l'incapacité des professionnels qu'il avait rencontré de lui apporter des explications plausibles. Une fois, en jouant au football, il s'était fait blessé. On lui avait mis un plâtre pour que l'os se refasse. Et il marchait de nouveau. Sa mère aussi un jour. Il lui fallait juste suivre sa longue convalescence. Bien entendu, le jeune homme n'était pas dupe. Il espérait, voulait croire en un miracle. Mais il nageait dans le flou le plus total et la fracture lui servait d'explication logique bien que stupide jusqu'ici. Croire n'est toutefois pas savoir, après tout.


    5 : 30

    En repassant devant sa chambre, le fils de Mrs. Sanderson renonça à s'enfouir de nouveau sous les draps et dormir encore un peu. Rendre visite à sa mère l'avait totalement réveillé et il ne voulait pas prendre le risque de rêver encore du cri, si tant est qu'il s'agisse bien d'un songe et non de la réalité. L'officier Sanderson regarda sa montre : « Cinq heure trente … » Autant prendre une bonne douche pour finir de se réveiller, ensuite il aurait tout le temps de repasser sa chemise de service, son pantalon aussi. Il raserait même sa barbe de deux jours qu'il avait oublié avant cette étrange matinée. Tout pour avoir l'air impeccable au boulot, à la différence du chaos ambiant qu'était devenue sa chambre ces derniers temps …



    7 : 17

    Impeccable. Il était clean et se sentait bien dans ses vêtements lavés et repassés avec soin. Il n'avait pas beaucoup de mérite. Ça ne lui avait pas pris autant de tant que cela. Ça l'avait surtout occupé en attendant d'aller se rendre au travail. Mais maintenant, il n'avait plus rien à faire. Enfin, si ranger son havre de désordre, mais cela ne l’intéressait pas pour le moment. Les dossiers s'empilaient sur son bureau, les photos des meurtres tapissaient les murs de sa chambre, les restes de ses repas improvisés qu'il prenait tout en poursuivant son travail jonchaient le sol, la corbeille de la pièce était depuis déjà un certain temps remplie de boulettes de papier en tout genre et d'une pile de vieux gobelet de café de la pâtisserie du coin, elle débordait même et tout son bordel envahissait l'espace. Ça ne le dérangeait pas.

    – Je t'aime Maman.

    Après un dernier coup d’œil à sa mère, dont il aurait du se passer, car la vue de la paire d'yeux bleues mais vitreux braqués sur lui était des plus désagréable et stimulait chez lui une nouvelle vague de stress. Il planait dans cette chambre un air malsain. Mais il aimait sa mère, c'était l'essentiel. Il déposa un nouveau baiser sur la joue de la femme avant de s'enfuir vers la salle de bain vérifier son allure général. Ne pas avoir l'air d'un zombie, accroc au travail abusif. Ce qu'il vit le surprit un peu. Il n'était plus tout jeune, enfin à son avis, mais il restait un homme en train de vivre ses plus belles années. Il aurait bientôt trente ans, mais ça n'avait pas d'importance. Le temps s'était arrêtait depuis qu'il était devenu l'homme de la maison, ainsi que la seule et unique personne encore saine d'esprit à vivre sous son toit. À vrai dire, son reflet n'avait rien de déplaisant du tout. Sous ses yeux verts s'étaient implantés de légères cernes, de fins plis gonflant légèrement ses yeux sans trop attaquer son joli minois. Il sourit timidement. Dans son uniforme, il se sentait bien et fier. Alors que pour certaines personnes aller aux toilettes, perdre deux kilos ou regarder un film à l'eau de rose suffisait à ressentir une certaine forme de fierté, ce sentiment d'autosatisfaction n'existait chez lui que lorsqu'il portait la chemise et le pantalon beiges spécifiques de la police locale.

    Avant de partir – bien trop tôt – pour aller travailler, Hayden, comme tous les matins s'empara des post-it posés sur le secrétaire dans l'entrée et s'arma de son crayon favori – c'est-à-dire celui qu'il emportait pour le boulot et avec lequel il signait les documents importants ou donnait des contraventions pour les conducteurs ayant mal stationnés leur véhicule ou gênant la bonne circulation au sein du centre ville. Il écrivit brièvement de son écriture légèrement négligée une note à l'attention de Ms Simons, l'infirmière qui viendrait veiller sur sa mère toute la journée comme chaque jour de la semaine. Et comme tous les jours, il écrivait pratiquement la même chose, et malgré les protestations de la demoiselle qui connaissait bien son métier, il ne pouvait s'empêcher de répéter les mêmes recommandations, les mêmes informations.


    Ms Simons,

    Je pars au travail. J'essaierai d'être rentré ce soir avant 19:00. Au pire, ne m'attendez pas.
    Occupez-vous bien de Maman. Merci.
    Bonne journée.

    H. Sanderson

    PS : Je garde mon portable allumé sur moi, n'hésitez pas à m'appeler en cas de besoin !



    Comme d'habitude il rentrerait en retard, comme d'habitude Ms Simons ne l’appellerait pas et comme d'habitude il aurait énormément de boulot pour couvrir la paresse d'Humphrey. Une journée comme les autres. Les rituels rassurant à la maison, les meurtres horribles au poste. Pourtant, avant de sortir de la maison, il eut comme l'impression que cette journée allait être relativement calme. À côté du cri de ce matin, sans doute le fruit de son imagination, rien de cette journée ensoleillée ne pourrait le mettre dans le même état qu'à son réveil. Au moins, l'ennui à Ghost Island rimait peut être avec aucun crime sur les bras aujourd'hui.

    7 : 30

    Hayden partit déjà pour le commissariat. Il serait bel et bien en avance pour le boulot. Comme d'habitude. Il pourrait presque demander d'être de service de nuit aussi pour gonfler son salaire vu son sommeil léger. Mais Humphrey n'aurait jamais accepté que l'un de ses meilleurs éléments se prive définitivement de repos réparateur et le prive donc lui-même d'une efficacité utile en pleine période d'élections. Après tout ce train-train, le chef de la police évaluerait la question. Faire travailler davantage Sanderson lui permettrait de roupiller davantage dans son bureau voire mieux, dans son lit bien douillé. Au volant de sa voiture, le vieil homme, raybans au nez et chapeau de cow-boy sur la tête se dit qu'il se déciderait bien tôt ou tard à demander à son adjoint de fournir plus de travail.


    19 : 00


    22 : 01

    – Sanderson, occupe-toi de cette femme. Il faudra faire des rondes fréquentes par chez elles.

    Il aurait du déjà rentrer depuis trois heures, mais Humphrey était de nouveau de retour avec une charge supplémentaire à expédier. Hayden ne comptait plus les heures supplémentaires. Ça lui plaisait, ça l'éloignait quelques temps de la chambre de la femme au regard vitreux, mais ça le fatiguait aussi. Et pour une fois, il aurait aimé pouvoir respecter sa promesse qui n'en était plus une, puisque Ms Simons ne faisait même plus attention aux mots qu'il lui laissait. Plongé dans ses dossiers c'est avec un grognement qu'il accueillit son supérieur et ses nouvelles directives. Il aurait même pu répliquer « J'ai autre chose à faire ! » cela n'aurait rien changé ; il n'aurait surtout pas osé de toute façon. La porte se referma aussitôt mais la pièce ne semblait pas vidée d'une certaine présence. Un petit instant … N'avait-il pas parlé d'une femme ? L'adjoint releva automatiquement la tête et l'aperçu. Une rouquine, plus âgée que lui, mais très élégante. Une bourgeoise bien fardée, bien vêtue, et elle tenait un panier en osier dans sa main. Avec ses cheveux rouges elle avait un air de Chaperon Rouge, mais Hayden se garda de faire cette remarque à voix haute et s'activa à faire son boulot et paraître aimable. Il récita le protocole habituel en lui souriant très légèrement.

    – Bonsoir Madame. Je suis l'adjoint Sanderson, Hayden Sanderson. Pour pouvoir faire des rondes dans votre rue, il me faudrait votre adresse par contre, vous savez ?

    Bien sûr qu'elle savait. Et à son allure, Hayden devinait clairement qu'elle devait habiter la banlieue chique de la ville, Main Street ou Colonial Street. Elle était de la haute, c'était indéniable. Mais pourquoi diable la Police devait-elle protéger les rues déjà les mieux surveillées du coin ? C'étaient les seuls endroits où le maire avait fait installer des caméras de surveillance, réduisant en contrecoup les effectifs de la police ainsi que le budget qu'on lui attribuait. Après, peut être se trompait-il royalement. La dame en face lui, le gratifiait d'un sourire fort poli, sans ciller. Il le lui rendit brièvement avant de l'inviter à s'asseoir d'un geste de la main. Elle serait sans doute plus à l'aise pour raconter à Mère-Grand ce qu'elle avait à dire. A savoir son nom, son adresse. Mais elle avait l'air d'avoir bien d'autres choses sur le cœur. Le flair d'Hayden le trompait rarement, mais cela ne le regardait sans doute pas.

    – Je vous en prie, Madame, asseyez-vous.

    Le regard de la femme lui rappela brièvement celui de sa mère, après la mort de son père, alors qu'elle commençait à couler pour ne plus jamais refaire surface. Il y avait comme quelque chose de mort dedans. Et cela le toucha. Il la regarda avec compassion, oubliant son certain mépris pour les privilégiés de la ville comme elle. Elle semblait avoir une fracture, elle aussi. « Allez, qu'est-ce qui ne va pas ? » Il n'ajouta cependant pas mots, les joues légèrement empourprées.

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Julia Fairmont

MessageSujet: Re: Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)  Dim 6 Mai - 14:53



La pièce étroite, sans fenêtres et peinte en vert sombre l'impressionnait. En contraste avec cet aspect géométrique, le bureau de l'adjoint en face de lui étalait de nombreux papiers, des dossiers épais avec des coins de photo qui dépassaient, un gobelet de café. Elle l'observa. Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans mais ses yeux affichaient une étonnante maturité. Son uniforme impeccablement repassé attira toute son attention. Pourquoi ne pouvait-elle pas saisir simultanément tout les éléments de son environnement ? Pourquoi se figeait-elle sur de tels détails en balayant tout le reste ? Pourquoi sa tête ne fonctionnait plus normalement ?

Idée stupide que de se poser tant de questions quand la réponse est évidente. Fracturé en mille morceaux, son esprit noyait son regard dans une absence troublante, absence percée de l'éclat bleu de ses prunelles, gardiennes des pires images de son existence suspendue dans le vide le temps du sursis qu'elle choisissait de s'accorder pour régler certains détails.

La voix du policier sembla résonner dans le cube étriqué captant son attention focalisée sur les plis repassés de sa chemise. Elle ne lui répondit pas, pas encore. Le temps tanguait dangereusement creusant un fossé ineffable entre sa courtoisie naturelle et la spirale qui aspirait sa raison. Se concentrer sur le repassage parfait de l'uniforme de l'agent, sur ses yeux rivés aux siens avec une expression qu'elle chercha à définir. Ses mains se serrèrent sur la anse du panier. Il l'invita à s'asseoir. Elle baissa les yeux, tira légèrement la chaise, s'installa en croisant les jambes et posa le panier de muffins entre l'adjoint et elle.

Malgré toute la bonne volonté dont elle faisait preuve pour sortir de son angoisse, elle ne parvenait toujours pas à parler. Elle n'avait toujours pas salué ce garçon et cette idée culpabilisait son mental chaviré. Lorsqu'il lui demanda ce qui n'allait pas, elle releva légèrement la tête pour le considérer à nouveau, sans rien dire. Le ton qu'il venait d'employer mais aussi ses mots la déstabilisaient totalement. Il ne s'intéressait pas uniquement à son adresse. Son empathie fusillait son sentiment de détresse et d'humiliation en plein cœur. Car cette émotion refusait de se livrer à rien ni personne, pas même son propre époux, cette émotion restait la gardienne de la raison qui lui restait pour aborder le quotidien sans révéler la réalité.

Réalité honteuse, réalité dégoutante, réalité fatale.

En guise de réponse, ses doigts minces se posèrent délicatement sur la corbeille qu'elle poussa de quelques centimètres vers le jeune homme.

« Je les cuisine moi même. Vous... vous pouvez choisir entre différents parfums : myrtille, fraise, banane, cranberries, abricot et pèche. Ceux ci sont au chocolat au lait et ceux là au praliné », expliqua-t-elle d'une voix douce qui contenait sans aucune fausse note son malaise.
« Je récupérerai le panier si vous n'y voyez pas d'inconvénients ».

Elle étira légèrement le coin de sa bouche en un léger sourire, les yeux fixés sans expression sur les pâtisseries. Maintenant elle devait répondre à sa question, ne pas le retarder au risque de le voir s'énerver. Il était jeune et dégageait une grande assurance. Il devait posséder une grande force et résistance pour contrôler les criminels. Peut-être se montrait-il violent parfois. Il était jeune et en pleine maturité sexuelle. Il partageait surement sa vie avec une fille mais ne portait pas d'alliance, comme les hommes de Roosvelt Asylum. L'espace d'un instant ses sourcils se froncèrent légèrement avant de reprendre leur expression figée de poupée de cire.

Son adresse, il voulait son adresse. La maison de la banlieue Northside de Chicago se matérialisa devant elle et elle manqua de peu de lui communiquer son ancien lieu de résidence. Elle respira profondément pour s'apaiser et se décida à le considérer à nouveau. Il était très impoli de ne pas regarder son interlocuteur dans les yeux, surtout s'il vous interroge, surtout s'il attend votre réponse.

« Et bien... Voyez vous je... 4354 Colonial Street voici mon adresse. 4354 Colonial Street... Ghost... Ghost Island »

Sa voix s'étouffa légèrement. Elle détestait cette ville. La demeure était la plus belle de la rue mais elle ne parvenait pas à l'apprivoiser, elle la rendait nerveuse depuis le premier jour. Néanmoins lorsqu'elle se sentait très mal il lui semblait que l'environnement devenait moins hostile. Il se fondait en elle, buvait une partie de sa souffrance pour la laisser dans un état proche de la catatonie et lui accorder un répit sur son sentiment d'horreur. Julia ne pouvait se rendre compte du réel effet de cette étrange émotion le détachant chaque jour un peu plus de la réalité, la bornant à fredonner des comptines pour endormir les enfants en triturant un morceau de tissu devant sa machine à coudre éteinte.

« … o to sleep little baby.
When you wake
You shall have
All the pretty little horses »


La chanson résonnait dans sa tête alors qu'elle observait le jeune adjoint.
Mémoires fracturées, morcelée de petits bouts de souvenirs brisés comme la proue d'un petit bateau de bois et dont les vestiges s'éparpillent ça et là dans le reflux infini de l'océan.
Ses mains se crispèrent sur le tissu de sa jupe de tailleur, tremblèrent et elle baissa les yeux.
Puis elle changea d'un seul coup d'expression, affichant un sourire et avançant un peu plus le panier de muffins sous le nez du garçon:

« Prenez un gâteau ! Servez-vous ! »

Elle voulait partir. Le silence, le questionnement du policier la confrontait à son déchirement le plus douloureux, celui de choisir entre la porte ouverte de la révélation ou celui de garder le secret pour elle seule et éviter le pire des déshonneurs.
Non. Elle n'était pas ici pour parler d'elle. Elle ne comptait plus désormais, plus depuis cette soirée tragique. Et puis qu'est-ce-qui lui disait que, même avant cela, elle possédait un tant soit peu d'importance ?
Elle était là pour Andrew, pour Danielle et pour Roy. Si le quartier, si la rue bénéficiaient de la protection de la police ils seraient en sécurité. Il lui semblait que cette assurance la libèrerait d'un poids énorme. Une fois ce voile levé, la culpabilité de disparaitre à jamais s'en verrait allégée.

« Je souhaiterai que vous effectuiez des patrouilles plus fréquentes le jour et... et la nuit. J'ai... j'ai peur... »

Elle tira sur les manches de son pull couleur ivoire pour s'assurer de dissimuler totalement les marques de ses poignets qui remontaient jusqu'à la moitié de ses mains. Elle ajusta également le col pour vérifier qu'il remonte en haut de son cou.

« Je sais ce que vous allez dire », poursuivit-elle « C'est une rue tranquille, une ville tranquille ». Elle voulu poursuivre mais rien ne sorti de sa bouche.
Elle s'appliqua à l'observer pour guetter sa réaction devant une telle remarque. Elle baissa à nouveau la tête, arrêter son récit la déstabilisait encore plus. Ses frémissements, apaisés quelques instants agitaient à nouveau ses mains qu'elle cacha sous sous sac à main avant d'avoir à nouveau ajusté les manches de son vêtement.

« Mais je... enfin vous comprenez. Ce n'est pas pour moi. Non, du tout... Mais mes enfants vous comprenez ? Ce sont des adolescents, le soir mon époux est rarement là. C'est le nouveau médecin de la ville. Il effectue les gardes 4 soirs par semaine à l'hôpital de Kennewick »

Elle parvint enfin à le regarder à nouveau dans les yeux.

« Vous connaissez les jeunes. Ils sortent. Enfin surtout Andrew, mon aîné. Il me soutient le contraire mais je sais qu'il fait le mur ». Ses prunelles saphir s'allumèrent d'une pointe de tendresse.
« Mais moi je n'entends rien, je prends des cachets pour pouvoir dormir. Je crains pour lui, pour Danielle mais aussi pour Roy. Je... Je veux pas qu'il leur arrive quoi que ce soit ».

La fragilité, la sensibilité qui semblait à fleur de sa peau diaphane tout au long de son discours se transforma sur la dernière phrase, se chargeant alors de fermeté, d'aplomb presque d'autorité.

« Je vous remercie de faire le nécessaire Monsieur Sanderson ».

Il ne pouvait demeurer de l'image de Julia Fairmont qu'uniquement celle d'une femme brisée. Avant tout elle fut une personne sure de son statut social, de son charme et de l'influence qu'elle exerçait sur le microcosme de sa famille. Rendre visite aux agents du département de la police, même à une heure pareille, lui permettait d'accomplir son devoir de courtoisie, de citoyenne modèle. Le chef appréciait ses muffins et peut être que son adjoint aussi. Elle ignorait bien sur que cette Mrs. Williams, qui refusa sa candidature au club de bienfaisance de la ville, s'avérait être l'épouse du shérif. Non, elle ne connaissait pas ses voisins. La moitié des maisons de Colonial Street étaient inhabitées, leurs pelouses autrefois taillées au carré étouffaient sous les mauvaises herbes et la peinture des murs ternie révélaient au perfectionnisme de Julia leur abandon pour des raisons inconnues.

Désormais elle devait reprendre tout le contrôle d'elle-même pour éviter que l'agent ne se fasse une idée négative. Elle n'avait pas pu empêcher la terreur qui la consumait de délivrer des messages évidents de souffrance sous son apparence soignée, étudiée de la pointe de ses escarpins à l'intention de son regard et ça elle n'en avait pas le droit.

Les fractures finissent toujours par guérir, c'est ce que les gens doivent penser, c'est ce que tout habitant de Ghost Island qui croisera son chemin devra penser.

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MessageSujet: Re: Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)  Ven 11 Mai - 10:29

    22 : 04

    La dame élégamment vêtue devant lui ne prononçait toujours aucun mot. Son visage maculé d'un fond de teint clair semblait s'être fermé dès lors que Hayden avait relevé la tête. La rouquine avait l'air d'une poupée. Pas une vulgaire Barbie de plastique bien sûr – ne sont-elles pas toutes blondes, avec une anatomie parfaite qui les rend effrayantes et monstrueusement jeunes ? Non, c'était une poupée de porcelaine comme celle qu'on retrouve parfois dans les vides-greniers qu'il avait face à lui. Muette. Figée. Comme sa mère. Sauf que sa cliente ne le fixait pas avec des yeux de mort. Pas encore du moins.
    Finalement, la femme sortit de son immobilité. Elle avança juste sous le nez de l'adjoint le panier d'osier qu'elle avait avec elle depuis le début de l'entretien. Des gâteaux ? Des muffins pour être exact. La ménagère lui décrivit brièvement tous les parfums qu'on pouvait trouvait sans cette généreuse corbeille. Un véritable verger culinaire ! Abricots ou pêches, myrtilles ou fraises, tout y était. Il ne toucherait toutefois pas à ceux à la banane, fruit qu'il n'affectionnait pas particulièrement, ni à ceux au cranberries, les préférés du patron. Et il y avait aussi ceux au chocolat pour permettre au plat d'atteindre toute sa perfection.
    Sur les lèvres de la cuisinière on pouvait lire une certaine satisfaction du résultat. Juste sur le coin des lèvres, une petite ride d'un semblant de sourire. « On avance. » pensa Hayden bien décidé à ce qu'elle parle et tout à fait ravi, il faut l'avouer, qu'on lui amène une petite gâterie au boulot. Cependant, il ne plongea pas la main dans le récipient, préférant d'abord écouter, travailler, savourer après.

    22 : 05

    Peut être la discussion n'avançait pas autant que le policier avait osé l'espérer après tout … La rousse éprouva en effet certaines difficultés à lui révéler son adresse. Elle semblait hésitante et sa voix buttait sur la plupart des syllabes qu'elle voulait prononcer. Sa voix ressemblait tellement à un soupire que pour se rendre audible il sembla au jeune homme qu'elle manqua de s'étouffer sur lorsqu'elle du forcer un peu. Finalement l'adresse était tombée. 4534 Colonial Street, à Ghost Island, bien évidemment. Le policier nota dans l'instant ces précieuses informations pour la forme, plus que par nécessité. Elle semblait avoir une problème avec cette ville dans laquelle Hayden avait vu le jour. La sienne, la leur. Il ne pouvait toutefois lui en vouloir. Lui aussi avait tenté de fuir la ville à un moment donné. Mais la commune sombrait et ses nouvelles responsabilités ne lui permettait pas de quitter les lieux. C'était son fardeau, le fardeau de tous les habitants d'ailleurs, bien qu'ils n'avaient pas encore conscience de l'ampleur de la catastrophe qui se tramait. Dans chaque ruelle, chaque recoin, le Mal était tapi prêt à frapper. Humphrey avait fait étouffer la plupart des meurtres, pour ne pas alarmer la population, mais la criminalité continuait de monter en flèche. Et la Police ne trouvait pas d'explications tangibles, elle était débordée, tout simplement impuissante, plus exactement ignorante de la sombre vérité.

    – Prenez un gâteau. Servez-vous.

    C'était bien une bourgeoise pour s'exprimer ainsi à l'impératif. Cela partait toutefois d'une bonne intention et les mets délicieux lui souriaient gaiement. Hayden se laissa alors tenter, sans davantage se faire prier. Le hasard mena sa main droit sur un muffin aux abricots. Il se régala. Et tenta de manger le plus proprement possible – on ne fait pas trop attention à comment on mange dans la Police généralement.
    Toutefois, il n'en restait pas dupe. Aussi savoureux qu'ils l'étaient, effectivement, les gâteaux ne restaient qu'un moyen pour détourner la conversation, les explications de cette peur qu'elle semblait ressentir, si ce n'est même une espèce de pot de vin en nature. Le flic s'essuya la bouche du revers de la main et focalisa toute son attention sur la femme. Il devrait sans doute dire quelque chose, mais il avait comme l'impression qu'elle avait besoin de parler, sans être interrompue. Drôle de pressentiment si on prend en compte qu'elle restait muette comme une carpette et passait son temps à fuir son regard. Avait-elle peur de lui ? Mais pourquoi ?!

    22 : 07

    Et sa bouche se délia. Et le silence pesant se rompit fort heureusement. Malheureusement, la femme devant lui ne parlait que de futilités. Sa vie familiale. Non, il ne pouvait pas comprendre, puisqu'il était un vieux célibataire endurci après tout. Toutefois, il prêta oreille avec attention à chacun des dires de la rouquine, en ne manifestant pas une seule fois une marque d'ennui ou d'irritation. Freud croyait au pouvoir libérateur de la parole après tout. Peut être cela suffirait à cicatriser ses fractures invisibles que le jeune homme flairait. Il n'était pas psychanalyste, il pouvait très bien se tromper après tout. Mais de toute manière sa soirée était fichue, autant écouter le récit d'une bonne ménagère, parfaite épouse et mère. Elle avait besoin de parler, ça se voyait. Qui était Danielle ? Qui était Andrew ? Certainement ses enfants, vu l'air attendrissant qu'elle prenait sans forcément s'en apercevoir alors qu'elle parlait d'eux. Assurément ses enfants lorsqu'elle parla d' « adolescents » et de « faire le mur. » Roy, quant à lui, travaillait en tant que médecin dans le coin, Hayden le savait parfaitement pour l'avoir rencontrer une ou deux fois au cours d'une enquête. Il en déduisait maintenant qu'il avait en face de lui l'épouse du Dc Fairmont.

    – Je vous remercie de faire le nécessaire, Monsieur Sanderson.

    Alors qu'elle s'était peu à peu laisser emmener sur le ton de la confidence, la femme se ressaisit. Ses traits se durcirent et bientôt il n'émana d'elle que l'autorité bourgeoise et hautaine des personnes de son rang. Ses propos en apparence très polis, avaient étrangement pris les airs d'un impératif imprescriptible.
    Automatiquement, Hayden se renfrogna et soutint son regard, presque par défi. Dans son bureau, il était le patron. Il ferait ce qu'il avait à faire, qu'elle ne s'en fasse pas. Il laissa tomber son regard sur ses papiers et mémorisa une nouvelle fois l'adresse. Dans le fond, il n'était pas rancunier après tout. Mais il trouvait quand même exagéré l'idée de faire des rondes sur Colonial Street, objection qu'il ne manifesta pas de vive voix, bien entendu.

    – La Police fera son possible si cela devait être nécessaire, ne vous en faites pas, Mrs. Fairmont. Faites un peu confiance à vos enfants, je suis sûr que tout va bien. En attendant, j'irai moi-même patrouiller dans le coin cette semaine.

    Cette semaine, et après ? Humphrey enverrait-il un bleu en renfort pour qu'il puisse souffler un peu ? Certainement pas.
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Julia Fairmont

MessageSujet: Re: Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)  Ven 18 Mai - 16:34



Maintenir le cap de sa dignité apparaissait en cet instant de face à face comme la bouée de sauvetage dans l'océan déchaîné de sa douleur. Cette autorité qu'elle révéla au policier, cette assurance, cet aplomb incohérent avec ses multiples signaux de détresse se fissura, se disloqua lorsqu'il soutint son regard avec une pointe de défi.

Julia baissa les yeux et fit tourner nerveusement son alliance. L'adjoint semblait l'avoir écoutée du début à la fin, surement par politesse et devoir, bien entendu. Il n'hésita pas à manger un des muffins, celui-ci était à l'abricot et il sembla l'apprécier. Mais à présent, il paraissait contrarié comme si sa requête lui posait un quelconque problème, à moins que cela ne vienne de son ton, tranchant sur le reste de sa discussion.

Comment pouvait-elle avoir autant perdu de la confiance qui l'animait dans ses rapports aux autres ? Comment pouvait-elle se retrouver ainsi déstabilisée, par un regard, un seul, de la part de cet homme ? Comment ?

Elle tâcha de se ressaisir, releva la tête pour l'observer et comprendre la raison qui la conduisait si vite dans son retranchement et sa crainte. Ce garçon semblait avoir sur les épaules des responsabilités qui le dépassaient d'où la maturité étonnante de son regard. Oui, son expression possédait quelque chose d' implacable qui l'effrayait et en parallèle une droiture rassurante. Malgré la contenance qu'elle tâcha de reprendre, elle ne pouvait lui apparaitre totalement disponible à d'éventuelles questions et encore moins sereine. Il lui assura qu'il patrouillerait lui même.
Un poids sembla s'éloigner de son cœur serré, elle baissa la tête en signe de gratitude et répondit d'une voix plus douce:

« Merci infiniment »

Les enfants... Leur faire confiance... Tout semblait si simple à Chicago quand bien même elle maîtrisait leur existence ou du moins le croyait-elle. Mais ici, à Ghost Island, bien que la ville soit minuscule comparée à la gigantesque métropole, elle ne pouvait s'empêcher de craindre pour eux. A cause de ce type qui l'avait clairement averti que, si elle le dénonçait à la justice, il s'en prendrait à eux avec sa bande. Peut-être même que ce dingue l'attendait, son fichu 4*4 stationné devant son propre véhicule à la sortie du commissariat.

« Alors comme ça t'es qu'une putain de cafteuse ?» , qu'il dirait en lui crachant sa fumée au visage. « Peut-être bien que t'avais envie d'un petit spectacle vivant ? T'es presque aussi vicelarde que moi, allez monte on va chercher tes bambins »

Julia frissonna, croisa les bras sur sa poitrine et respira profondément pour cesser de trembler. Elle ne le dénoncerait pas, il pourrait continuer à vaquer à son travail, sortir en ville et même saluer la police sans que celle-ci ne se doute de rien. Si jamais il la surprenait, l'interrogeait sur ce qu'elle avait pu raconter à l'adjoint Sanderson, visiblement bien meilleur limier que son supérieur, elle pourrait l'assurer de son silence. Bien évidemment, il ferait mine de pas la croire pour bénéficier d' une bonne excuse pour abuser de sa personne et même plus encore.

Regrettait-elle réellement d'avoir fait cette démarche ? Non. Quelque chose lui disait que l'homme en face d'elle effectuerait ce travail mieux que quiconque. Étrange intuition ? Non plus. Quelqu'un d'autre l'avait marquée par son empathie et ses paroles, Tony, le chauffeur de taxi qui évoqua Sanderson comme quelqu'un de providentiel dans cette ville si dangereuse, si criminelle. Providentiel ?

La discussion semblait close. Il la terminait sur un conseil, faire confiance à Danielle et Andrew et une affirmation, un engagement, patrouiller sur Colonial Street.
Elle devait partir. Plus rien ne la retenait désormais dans ce bureau aux murs drapés d'un vert terne, rien hormis le fait qu'en sortant d'ici, en rentrant chez elle, la première chose qu'elle ferait ne serait pas d'aller se coucher et se blottir dans les bras de Roy mais se connecter sur le site de conventions obsèques à qui elle devait fournir des documents pour compléter son dossier.

Très lentement, elle décroisa ses bras serrés sur elle, les déplia et posa le bout de ses doigts sur le panier d'osier qu'elle avança tout doucement d'un centimètre de plus vers le jeune homme. Un léger sourire voulu éclairer son visage aux traits figés quand elle leva les yeux sur lui :

« Si vous les trouvez bons, n'hésitez pas à vous servir »

Alors que le silence semblait dévorer le moindre soupir dans la petite pièce, Julia s'aperçut qu'une pendule indiquait l'heure mais surtout que sa trotteuse martelait le temps de son claquement sec. Elle ne la remarquait que maintenant et son bruit résonnait, elle n'entendait que ça.
Percussion du temps qui meure, pulsation de l'infini, elle lui rappela son propre compte à rebours, sa perception tronquée de l'existence depuis de longues années, sa perception brisée depuis quelques jours.
Elle ne le quitta pas des yeux pendant ces secondes interminables. Il semblait fatigué nerveusement et physiquement surement à cause de son travail. Elle ignorait ses difficultés avec sa mère, ne les soupçonnait même pas. Surement espérait-il qu'elle ne s'éternisa pas afin qu'il puisse rentrer chez lui. Elle ne voulait pas le déranger plus longtemps, saisissant sa courtoisie d'accepter sa requête malgré toutes les tâches qu'il devait avoir à accomplir jour après jour.

« Merci de m'avoir reçue »

Elle se leva et lui tendit la main pour prendre officiellement congé. De nouveau, ses yeux se mirent à voir trente-six chandelles, ses oreilles bourdonnaient et une sueur glacée coula dans son dos la forçant à s'asseoir à nouveau. Confuse, elle se frotta le front en respirant profondément. Depuis son agression, ces malaises étaient monnaie courante. De combien de blessures devrait-elle encore s'affranchir ? A l'observer, elles étaient toutes totalement invisibles : les unes cachées habilement sous le maquillage, les autres sous sa chevelure flamboyante, ses vêtements et les dernières sous la barrière fatale de son esprit, de sa mémoire blessée à la fracture incurable.

« Je vous prie de m'excuser. Ce genre de désagrément m'arrive parfois »

Au bout de quelques instants, il lui sembla que la pièce ne chavirait plus, que les battements sourds et rapides de son cœur résonnaient moins à ses oreilles.
Elle savait qu'avant de retenter un départ, elle devait rester assise quelques minutes au risque de tomber sérieusement dans les pommes. Posant son attention sur le jeune adjoint, elle lui accorda un léger sourire. Il s'agissait de dédramatiser la situation, il ne devait se douter de rien, songer que son malaise n'était que le résultat d'un régime très poussé. Ça tombait à pic, depuis son agression elle avait perdu 3 kilos. Déjà qu'elle affichait avant une silhouette particulièrement fine, le moindre courant d'air pourrait l'envoyer au sommet d'un arbre désormais.

« Vous croyez vraiment que je peux leur faire confiance sur tout Monsieur Sanderson ? »

Décidant de rebondir sur l'allusion qu'il avait engagé sur ses enfants, la belle rouquine songea que peut-être ainsi il ne lui poserait pas de questions embarrassantes.

« Danielle, c'est la cadette, je dois dire qu'elle file droit. Elle ne cherche pas à nous mentir et vous devriez l'entendre s'exprimer. Elle est très polie et fort cultivée. Andrew me pose quelques soucis. Vous me direz sans doute que ça vient de son âge. Mais il nous tient tête enfin, surtout à moi ! Il a toujours été plus proche de son père. Mais je le trouve grossier parfois et puis, comme je vous l'expliquais tout à l'heure, il sort surement sans nous en demander la permission. Je sais qu'il est difficile, peut être même impossible de garder un contrôle total sur tout mais je... »

Et oui, c'était bien là le comble de Julia Fairmont. Elle maîtrisait son existence, celle de sa famille comme le chef d'orchestre dirige un spectacle philharmonique. Mais voilà que le déménagement à Ghost Island renversait ce qu'elle croyait acquis à jamais. Quant à son agression, elle la détruisit, et fit table rase de ses moindres certitudes la suspendant dans le vide sans qu'elle ne trouve la moindre main à saisir pour ne pas tomber.
Elle détourna la tête pour rompre la connexion oculaire avec le jeune homme et se frotta la tête, si douloureuse qu'elle avait l'impression qu'elle implosait.

« Je sais qu'on ne peut tout contrôler. Mais voyez-vous ... »

Non, il s'agissait d'un sujet bien trop délicat, ce garçon avait surement autre chose à faire que d'écouter ses doléances de bourgeoise frustrée. De plus la douleur qui lui vrillait la tête l'empêchait de se concentrer et d'être objective. Elle tira les manches de son pull d'un geste presque frénétique et ajusta le col de la même manière.

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MessageSujet: Re: Mémoires fracturées (Hayden, Julia, Mercy pnj)  Lun 9 Juil - 19:29

    22 : 08

    Il y avait eu un léger ton d'irritation dans sa voix. Mrs. Fairmont l'avait très bien perçu et avait abandonné cet air hautain qu'elle avait arboré sans réellement s'en rendre compte quelques instants auparavant. Elle avait baissé les yeux comme un chien apeuré. Mais cet air-là ne lui convenait guère. Hayden sans voulut aussitôt d'avoir tenté de sonder les peurs de cette femme en osant soutenir son regard. Il n'avait en réalité réussi qu'à la mettre mal à l'aise. Il faut dire aussi qu'il ne savait pas vraiment s'y prendre avec la gente féminine. Il s'entendait bien avec Hayleen certes, mais il la considérait plus comme un copain, un collègue avec du répondant, mais certainement pas comme une personne du beau sexe, fragile. Au final, les femmes de sa vie se comptait avec les mains, un main d'un amputé de guerre aurait amplement suffit d'ailleurs. Il y avait sa nouvelle collègue, sa mère, et cette grande blonde qu'il avait rencontré alors qu'il n'était encore qu'un gamin et avec qui il avait pris plaisir à philosopher longuement sur tout et rien en regardant les mouches voler sur le cul des vaches. Puis cette campeuse avait un jour disparu, on ne l'avait jamais retrouvée et s'en fut finit de leurs belles discussions sur le voyage, l'aventure et les avantages de vivre au jour le jour et de dormir à la belle étoile. Non, hormis les coups d’œil aguicheurs que pouvait lui lancer Mrs. Williams et les images confuses qu'il se faisait du coït lors de ses masturbations matinales, Hayden ne connaissait rien aux femmes.

    Merci infiniment.

    Le jeune policier risqua à nouveau un regard en direction de son interlocutrice. Par pure curiosité. Il ne comptait pas la cuisiner. Ses cours à la fac lui avait appris à faire parler quelqu'un sous la pression, mais il savait pertinemment qu'il lui ferait plus de mal que de bien s'il l'a forçait à affirmer ses soupçons. Elle aurait littéralement éclater, comme un beau ballon rouge que l'on aurait percé d'une aiguille.
    La rouquine avait un comportement peu naturel, mais l'officier imaginait à quel point les petits bourgeois devaient avoir leur propre tracas, leur vie bien à eux. Peut être s'inquiétait-elle du gratin de tomates qu'elle comptait confectionnait pour quelques invités bien habillés. Ce n'était pourtant pas encore le temps des tomates. Celles qu'on trouvait au supermarché du coin étaient bien trop dures et renfermaient beaucoup trop d'eau. C'était peut être absurde, mais en regardant ce visage fermé, mais assez attirant, Hayden s'évadait un peu de son bureau puant le renfermé. Un petit voyage dans les champs de maïs … Les beaux jours arriveraient bien un jour.

    Mrs. Fairmont eu un frisson soudain mais très visible pour le flic qu'il était. Ses bras s'étaient croisés sur sa poitrine formant une nouvelle barrière invisible entre eux. L'avait-il trop regardé ? C'est qu'il est plutôt inconvenant de rêver de champs de betteraves et de pommiers lourds de leurs bons fruits juteux dans le regard d'une femme venue faire une déposition. La fatigue se faisait sentir. Il secoua la tête et la dévisagea avec une inquiétude polie. Elle semblait perdue à des lieux d'ici, plongée au fond d'obscures réflexions. L'imposant panier en osier posé devant son bureau terminait de les séparer très nettement. Il y avait un camp de chaque côté de la montagne de muffins. Pourtant, lorsqu'il arriverait que parfois leurs regards se croisèrent, toutes ces murailles que la rousse avait mis en place semblaient s'envoler comme par magie. Puis l'instant d'après, alors qu'il la sentait prête à lui révéler le véritable but de sa visite, elle se renfermait sur elle-même …

    Si vous les trouvez bons, n'hésitez pas à vous servir.

    Charmante attention. Même prisonnière dans les méandres de son esprit tourmenté, la cuisinière se souciait de l'appétit du jeune homme. À moins qu'elle n'y cherche source de réconfort et de flatterie. En tout cas, le large panier l'invitait ouvertement à venir goûter à quelques plaisirs supplémentaires, comme un pute faisant le trottoir le ferait auprès d'un éventuel client.
    Hayden ne se fit pas prié davantage et plongea sa main dans le gouffre aux plaisirs, saisit un muffins au chocolat et le grignota comme un petit garçon. Par pure gourmandise, il en prit deux autres pour plus tard. Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas mangé quelque chose d'aussi bon et son estomac le lui faisait savoir avec un timide ronronnement de satisfaction. Hansel aurait troqué volontiers la maison de pain d'épice contre ne serait-ce qu'un de ces biscuits. Assurément !


    22 : 09

    Il y eut encore un échange de regard. Mais celui-ci lui sembla plus intense. Il entendait bien derrière lui l'interminable trotteuse poursuivre sa course folle sur le cadran de la vieille horloge. Mais il n'en avait guère. Finalement cet instant pris fin, sans qu'il ait saisi la notion du temps que cela a pu durer.
    Hayden sorti de ses pensées et de ses rêves de calmes jardins tenta une dernière fois de sonder la femme qui se tenait assise juste devant lui. Rien n'y fit.

    Peut être tout avait été dit après tout …


    22 : 14

    Merci de m'avoir reçue.

    Mrs. Fairmont s'était levée, marquant a priori fin à cette entrevue. Alors que l'agent Sanderson saisissait sa main pour lui souhaiter un bon retour avant de la raccompagner galamment vers la sortie du poste de police, celle-ci se mit à chanceler. La tête lui tournait visiblement. Ce n'était peut être qu'un malaise, mais cela suffisait à inquiéter Hayden qui était déjà prêt à la rattraper et la serrer dans ses bras, si nécessaire. C'est d'ailleurs ce qu'il s'apprêtait à faire, machinalement, sans mauvaises arrière-pensées, cela va de soit.
    Mais, la rousse se laissa elle-même glisser sur son fauteuil pour reprendre calmement ses esprits. Toute autre intervention était donc devenue inutile. Il n'en restait pas moins, qu'elle avait un réel problème, et que le policier ne pourrait pas éternellement fermé les yeux au sujet de sa détresse morale. Qu'elle le veuille ou non, il se sentait désormais obligé de comprendre, de l'aider. D'essayer tout du moins.

    Je vous prie de m'excuser. Ce genre de désagrément m'arrive parfois.

    Hayden sortit de son bureau, prit un gobelet d'eau fraîche à la fontaine à eau du couloir et revint sur ses pas. Une fois rentré, comme si de rien n'était, il reprit sa position initial et posa le verre sur son bureau à l'attention de la pauvre femme. D'un sourire gêné, il l'invita à boire un coup, ne serait-ce que pour se rafraîchir. La nuit ne faisait que commencer …


    22 : 15

    Ils commencèrent à reparler. Elle surtout. Lui écoutait d'une oreille attentive pour la mettre à l'aise et la rassurer. Il était encore question de ses enfants. Elle éprouvait le genre d'inquiétude que ressent chaque parent. C'était touchant. Les lèvres du policier se crispèrent doucement pour former un sourire tendre.
    Elle n'avait pas de problème avec sa fille, Danielle. Mais elle se faisait du soucis pour son fils, Andrew, qu'elle soupçonnait de faire le mur. S'il faisait bel et bien des rondes dans sa rue, il verrait bien tôt ou tard si ses soupçons étaient fondés ou non. Il pourrait même obligé le garçon à rentrer chez lui. Mais cela ne l'empêcherait pas de recommencer, bien au contraire. Frustrer un adolescent semblait être la meilleure solution pour le pousser à tenir tête à l'autorité, à ses parents notamment.
    Hayden ne se souvenait pas avoir été un adolescent particulièrement difficile pour ses parents. En revanche, il savait clairement qu'il était tout de même une forte tête à l'époque. Il adorait bien vagabonder avec Lazar et Sandy. Mais il aimait par dessus tout discuter avec la campeuse du coin, évoquée précédemment. C'est d'ailleurs après la disparition de cette dernière que le jeune homme avait beaucoup tenu tête à son père. À l'époque, ses mots avaient souvent dépassé sa pensée, et il avait même fini par opter pour des études loin de Ghost Island pour savourer sa liberté.
    Mais il était bien là, ce soir. De retour. Les enfants retournaient toujours vers leurs parents. Lui un peu trop tard. Son père venait de mourir, et sa mère devenait complètement folle. Mais mieux valait tard que jamais. Quoique …

    Le sourire de l'officier devint une triste moue, mais il se ressaisit pour ne pas dépiter son interlocutrice. Le passé devait rester le passé. Se remémorer sa crise d'adolescence ferait forcément appel aux remords et aux regrets. Hayden posa une main compatissante sur celle de la femme au foyer. Il réfléchit sérieusement. Et lui parla doucement, le ton posé pour un petit speech sur ce dont il n'avait pas vraiment conscience. C'était juste un vis après tout. Il n'avait pas d'enfants, mais il pensait bien en avoir un jour. Peut être.

    – On ne peut pas tout contrôler, Mrs. Fairmont. On peut seulement faire croire que c'est le cas. C'est normal de vous inquiéter, mais si vous les étouffez, ils vous en feront baver, croyez-moi. Essayez de leur faire confiance, même si ce n'est pas toujours facile. Imposez des règles simples mais justes et pas trop excessives. Et puis, le Dr. Fairmont vous aidera sans doute aussi.

    Le voilà, lui, vieux célibataire, trentenaire, qui jouait les conseillés matrimoniaux ou psychologues pour enfants. Au vue de l'ironie de la situation, il ouvrit sa bouche en un large sourire, dévoilant des dents qui devaient être bien blanches avant le passage des muffins de la bonne cuisinière. Il recula sa main et se massa vivement la tête.

    – Allons. Vous êtes sûr qu'il n'y a que ça ?

    Il aurait bien aimé savoir tout ce qu'elle avait sur le cœur. Peut être n'était-ce que de la curiosité mal placé, mais son flair de policier lui faisait croire qu'elle avait vraiment besoin d'aide, mais n'osait pas le demander. Cette femme puait la détresse. Il ajouta alors en lui tendant le panier de muffins qui les séparaient.

    – Prenez donc un peu de ces délicieux gâteaux.
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